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13 décembre 2012 4 13 /12 /décembre /2012 17:57

Nous nous sentons tous à un moment de notre vie étriqué, pris au piège entre nos ambitions et ce poste minable que nous occupons... C'est tout à fait la situation de Propichkine, fonctionnaire dans un quelconque Ministère. Cela pourrait encore passer s'il n'était pas tombé amoureux de Sophie, la fille de son directeur.

 

Dans cette simple expression "tomber amoureux", il y a déjà la notion de déséquilibre... de là à sombrer dans la folie, il n'y a qu'un pas que Propichkine franchit allégrement, comme nous le comprenons assez vite par le fil plus ou moins décousu de sa pensée.

 

Mais avant le verbe, comme lors de la Création, tout n'étais qu'ombre et l'ombre de Propichkine se faufile sur scène comme celle d'un enfant qui traînerait son chariot à jouet, ou comme un SDF tirerait son caddie... Dans ce silence, on remarque déjà une démarche, une dégaine plutôt, un peu désorientée dans l'attitude, un peu négligée dans la tenue : déjà ce flou, indique le vague à l'âme de notre héros, qui ne peut prétendre l'être que par cet aplomb qu'il a à croire possible cet univers parallèle dans lequel il réinvente la réalité qu'il ne peut supporter.

 

 

Si Nicolas Gogol a écrit cette nouvelle à 26 ans, on imagine pourtant Propichkine plutôt comme un vieux garçon (le texte nous apprend qu'il a 42 ans). Néanmoins, Propichkine est également une sorte de double de  Gogol qui ambitionnait à son arrivée à Saint Petersbourg de faire une grande carrière dans l'administration. Et il occupera effectivement un modeste emploi dans un ministère et dans l'administration avant d'écrire ce texte d'une suprenante maturité dans l'analyse qu'il nous livre sur la société russe de l'époque... curieusement, à écouter ce texte en 2012, on se surprend à le trouver particulièrement moderne et d'une étrange actualité : Propichkine qui passe une grande partie à tailler des plumes pour son directeur, n'incarne-t-il pas l'archétype du "gratte-papier" ?

 

Mais au travers de son journal, dans lequel il peut écrire à la date du 6 novembre : 

 

"Chez moi, je suis resté couché sur mon lit, presque toute la journée. Puis j'ai recopié de très jolis vers :

Une heure passée loin de ma mie

Me dure autant qu'une année.

Si je dois haïr ma vie,

La mort m'est plus douce, ai-je clamé

C'est sans doute Pouchkine qui a écrit cela."

 

ne rejoint-il pas encore une fois Gogol qui en arrivant à Saint Petersbourg s'était également rué à la rencontre de Pouchkine qui sera son mentor et ami, celui qui l'encouragera à écrire notamment le Revizor, qui lui apportera la reconnaissance ?

 

On pourrait même dire que d'une certaine façon Le journal d'un fou a des allures prophétiques, son auteur ayant à traverser à son tour des troubles psychologiques et une dérive mystique qui à l'image de Propichkine, provoqua sans doute sa mort précoce. 

 

Ainsi Gogol et Propichkine se trouvent-ils liés par un sort, une destinée, tels un Dr Jekyll et un Mister Hyde ou un Dorian Gray et son portrait : ce cheminement vers la folie tisse sa toile sur différents niveaux au travers de la pièce portée par la mise en scène de Wally Bajeux et par l'interprétation de Syrus Shahidi.

 

Dans le silence d'abord, par cette incarnation et ces transformations physiques successives : de la poésie à la froideur, du sentimentalisme à la folie la plus violente... Du haut de ses 23 ans Syrus Shahidi est en phase avec le jeune Gogol écrivant cette histoire et avec Propichkine qui vit l'un de ses possibles cauchemars... Il se projète et nous propose une pantomime d'une précision acérée, brute, brutale...

Par le texte ensuite, qui offre ces glissements et ces oscillations entre réalité, réalité distordue et fantasme absolu...Ce monologue, monocorde, tantôt nous berce et tantôt nous foudroie par ses accès de lucidité, de vérité et de douleur insupportable.

 

Par la mise en espace enfin : sur cette scène confinée, trop petite pour ce corps qui a besoin d'espace et qui se retrouve comme emmuré, prisonnier, pris au piège d'un rêve trop grand pour lui... à l'image de cette cellule où il se retrouvera enfermé... le jeu tout en ombre et lumière, le silence, cet aspect "noir et blanc", comme si toutes les couleurs de la vie avaient été effacées, aspirées hors de ce corps et de ce lieu...

 

Le journal d'un fou est un texte salutaire dans un monde malade d'un travail qui se retrouve de plus en plus sans valeur, qui ne respecte plus ses collaborateurs, et qui peine à donner du sens, au sein d'une société qui parfois semble sombrer dans une douce torpeur, une douce folie à vouloir garder des codes de hiérarchie hérités de cette monarchie décapitée en place publique pour rendre les hommes libres et égaux en droits : Propichkine subit tous les travers de cette société de castes, qui subsiste encore parfois, et rate son casting pour séduire la belle Sophie... une belle illustration pour montrer ce que "mourir d'aimer" peut vouloir dire...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Le journal d'un fou

de Nicolas Gogol

Mise en scène Wally Bajeux

avec Syrus Shahidi

adaptation : Wally Bajeux et Syrus Shahidi

 

 

Pour réserver sur le site du théâtre : cliquez ici

Pour réserver sur BilletReduc : cliquez ici

 

 

prolongations 2013:
A PARTIR DU 6 JANVIER 2013
LES DIMANCHES 20H
LES LUNDIS ET MARDIS 21H30
THEATRE DU GYMNASE MARIE BELL STUDIO 38 BD BONNE NOUVELLE 75010 PARIS

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commentaires

JP 11/09/2013 17:00

Bravo, une bien belle oeuvre et une très belle mise en scène! Nous sommes admirateurs de Gogol sur www.culture-ic.com !

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